Bruel - 3
Il y a des artistes dont la discographie me laisse relativement froid mais dont un disque en particulier fait figure d'énorme exception.
Je ne suis pas fan de Françoise Hardy mais j'adore Le danger.
Je ne comprends pas l'engouement que suscite Radiohead mais je considère que The Bends est une pure merveille.
Il en va de même pour Patrick Bruel. Le disque à l'origine de la Bruelmania (eh oui, ça ne nous rajeunit pas) était sympathique, celui qui a suivi l'album chroniqué ici était correct et le dernier ... audible.
Mais ce troisième effort, mes amis, quel bonheur !
Je vois trois raisons pour lesquelles cet album se distingue des autres : le son, la cohérence et ... le chant.
Musicalement, c'est très simple, c'est ce que Bruel a fait de plus proche de Black Sabbath. Ok, j'exagère un peu. Mais le son est plus pop-rock voire rock que jamais. On est loin des musiquettes mollassonnes auxquels la variété française nous habitue. Les guitares sont en avant, les basses rondes et réussies et les claviers penchent du côté Hammond et Wurlizer, pas Bontempi. Seul le son de la batterie est décevant : la production est parfois marquée de ce côté-là et il faut bien reconnaître que ça a (déjà) vieilli. Et il y a sur le disque une majorité de titres rapides ce qui met bien sûr les ballades en valeur. Les arrangements se font alors acoustiques, d'une simplicité déconcertante et pour une fois, on a vraiment envie de les écouter !
Coté texte, on frise également le sans faute. D'abord Patrick s'éloigne occasionnellement de ses thèmes de prédilection puisqu'il parle de l'hypocrisie des mondanités, de la vie en rock, de la télé réalité ou d'amour de façon très sensuel. Mais l'ensemble des textes dégage surtout une impression de cohérence, un sentiment de concept album non assumé. Ce serait l'histoire d'un mec qui se ferait larguer et qui irait traîner chez un copain (pas de chance, c'est son anniversaire, il a invité plein de gens (Quoique)). Une fois que tout le monde est parti, ils regardent la télé (Qu'est-ce tu crois...), parlent du bon vieux temps (Demain le monde) et refont le monde (Combien de murs). Il finit par se dire que changer d'air lui ferait du bien (Joue, Docteur joue) et passe un peu de temps en ville, (En bas des marches). Il en profite pour remonter le moral à vieux pote (On t'attendait) et retourne conquérir sa belle avec force mea culpa et promesses de beaux lendemains (le reste du disque).
Alors bien entendu, l'album n'est pas exempt de défauts (Meteor show, ce sera pour une autre fois) : certains titres jouent dangereusement avec la facilité (Rien à perdre), Combien de murs est pénible à mon goût alors que Qu'est que tu crois veut tellement dénoncer la vulgarité qu'elle en devient elle-même limite.
Mais ces petits accrocs sont à mon sens largement rattrapés par ce qu'il faut bien appeler la performance de l'artiste : le chanteur du disque est génial.
Premier point, Bruel exploite sa voix au maximum : il murmure, il gueule, il caresse, il chuchote, il harangue et il séduit. Il semble en retrait et soudain boum, ça chante, ça explose. Avec toujours ce petit grain et cette étincelle que Raphaël n'aura jamais. (Non, non, laissez-le dormir).
Deuxième point, il y a sur ce disque quelque chose de rare et de parfaitement inestimable : de l'humour et mieux encore de l'auto-dérision. J'adore entendre l'interprète sourire pendant sa chanson, je trouve ça touchant mais lorsqu'on ose chanter quelque chose comme :
L'oreille collée à la radio
Un type qui braille pour qu'elle revienne
C'est fou c' que c' type manque de pudeur...
Sûrement comme moi, quand tu partiras
D'ailleurs t'es partie tout à l'heure
Je marche de la chambre à la chambre
Puis cette chanson, marre de l'entendre...
Ce n'est plus touchant, c'est franchement jouissif.
J'estime que Patrick Bruel est bien meilleur acteur que chanteur (son charme incroyable lui donne un présence folle) mais ce disque-là fait partie des réussites de notre homme, à n'en pas douter.
A bientôt pour de nouvelles aventures !